Une ville d’enfer – Introduction

Comme promis, retrouvez chaque semaine une partie de la nouvelle d’Anna K. Lewis : « Une ville d’enfer » ! Bonne lecture !

Une ville d’Enfer

Commissariat de Police, New York

23 novembre 1920 – 23h

 C’était encore une de ces soirées noires et froides où tout peut arriver. Je fumais ma cigarette dehors devant le QG. Au loin, on entendait les bruits de la ville : des sirènes, des bruits de voitures impatientes, des insultes… C’était une de ces soirées qui annonçait la routine.

Ça n’a pas loupé.

J’étais commissaire de police et je m’occupais du 6ème district de New York, là où les gens ne sont plus vraiment beaux à voir et où l’alcool et la came foisonnent.

A peine ma clope terminée que Bob, mon bleu, arriva pour me tirer de ma réflexion :

– Patron, on a reçu un appel. On nous attend entre la 25ème et la 7ème. Ils ont trouvé un paquet.

Un paquet, dans le jargon, c’est un code pour dire un cadavre. La nuit s’annonçait longue…

(…)

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Une ville d’enfer – 1

23h15

Bob conduisait comme un pied, c’était un fait avéré maintenant. Je me fis la réflexion que la prochaine fois c’est moi qui conduirai ce tacot.

Angle de la 27ème, New York

23h30

Le corps était là, gisant sur le sol de cette ruelle sombre et pestilentielle, mais je ne pouvais pas encore le distinguer.

– On faisait notre ronde quand on est tombé dessus, Me rapporta l’agent de service.

On l’a signalé tout de suite.,

– On l’a identifié ? Demandais-je sans quitter le corps des yeux

– Femme d’environ 25 ans, blonde, elle n’a pas été tuée depuis longtemps, elle a encore ses bijoux sur elle. Vu le quartier, c’est quand même un miracle !

– Des témoins ?

– Evidemment personne n’a rien vu.

– Evidemment… ,soupirais-je.

En m’approchant, je vis le corps de cette jolie poupée décédée à plat ventre, sa longue chevelure blonde trempant dans une mare de sang. Elle portait une robe rouge et je pouvais distinguer une parure de bijou qui valait plus que toutes les soldes de ma carrière.

Un bien trop gros bijou pour une poupée pareille, plutôt à jouer les tapisseries pour des gros bonnets.

Elle avait été tuée une balle dans la tête : ça semblait être un crime passionnel. Le meurtrier ne pouvait peut-être plus supporter le visage de la jeune femme, qui était maintenant salement amoché.

– Amenez le corps à la morgue pour l’autopsie ! Ordonnais-je.

Que faisait cette femme au milieu de la nuit dans cette ruelle ? Elle était sur son trente et un, elle devait donc sortir d’un cabaret clandestin. Ces cabarets se multipliaient en ce moment à cause de notre chère prohibition : le beau peuple devait trouver un moyen de dépenser son argent en plaisirs divers. Le problème, c’est qu’en général, ils cachaient les mafiosos qui rendaient nos rues si « plaisantes ». Une épée à double tranchant, et pour cette poupée une mort au tournant.

Je décidais de regarder autour de « la poupée »,  j’avais décidé de l’appeler ainsi, au cas où j’aurais trouvé une piste sur le meurtrier.

La ruelle ne présentait rien de bien intéressant. Elle ressemblait à toutes les rues de cette ville : elle pourrissait de l’intérieur, une poubelle débordante, des rats qui courraient,… Bref, le paysage rêvé pour laisser un cadavre pourrir.

En m’approchant d’un tas de détritus, je vis l’emballage d’un paquet d’allumettes avec un aigle dessus. Ça m’étonnait : le meurtrier n’aurait pas fait une erreur aussi grossière, à moins que ça confirme mon idée du crime passionnel. Le gars n’était pas préparé et avait réagi à une pulsion destructrice.

Ça m’indiquait aussi que ce salaud avait une haute estime de lui et une piètre estime de la police. Il ne connaissait pas Joe Black, le seul flic de New York qui se cherchait des poux pour que cette ville puisse respirer et faire disparaitre son odeur nauséabonde.

Et ce qui est sûr, c’est que j’allais débarrasser cette ville du monstre qui avait tué «poupée ».

– Le bleu ! Hurlais-je!

– Oui patron ! Répondit-il presque instantanément, car il était juste derrière moi.

– Ça te parle ça ? Demandais-je en montrant l’aigle.

– Oui patron ! C’est l’emblème de Rildo : le parrain du quartier. A mon avis, ça vient d’un bar caché, patron.

– Sans blague, le bleu ? T’es pas rentré dans la police pour rien, toi ! Tu sais où c’est ?

– Non patron !

Je n’étais pas avancé : le sigle d’un parrain de la pègre, un cadavre et aucune piste. Il me fallait plus d’informations : je devais aller voir la Fouine, mon indic’.

– Tu me nettoies tout ça et tu me rejoins à la morgue dans deux heures ! Fis-je signe au bleu, tout en me dirigeant vers la voiture. Je prends la voiture !

Le Burger Palace, New York

00h15

Le Burger Palace était un petit restaurant où l’on pouvait manger les meilleurs hamburgers de tout New York, ouvert toute la nuit, pour les noctambules les plus affamés.

La Fouine m’attendait à une table au fond. C’était un petit homme assez corpulent dont le visage pouvait susciter la sympathie et la confidence facile. Ça tombait bien, le gars me craignait depuis que je l’avais coffré. C’était une petite frappe pas très maligne.

Je m’assis en face de lui. Il portait une casquette, pensant peut-être que personne ne le reconnaitrait. Pas très malin, en effet.

– Qu’est-ce que tu veux Joe ? Tu veux ma peau ou quoi ?

– Une jeune femme blonde bien trop belle pour toi et moi a été retrouvée morte dans une ruelle près de la 55ème, ça te parle ?

– Pourquoi ça devrait ?

– On a trouvé ça à côté du cadavre. Fis-je en lui montrant le paquet d’allumettes où figurait l’aigle.

– Ah…. Blonde, tu dis ? Ça doit être la poupée à Rildo. Ce gars en était fou. Une nana dont personne n’oserait rêver. Elle chante dans le bar du mafieux et amuse la compagnie.

– Elle amusait… Il est où exactement ce bar ?

– Tu veux rire ou quoi ?! Dès que tu mettras un pied là-bas, ils sauront immédiatement que t’es un flic !

– C’est le but ! J’te rappelle quand même qu’il y’a plein de flics qui vont dans ce genre « d’établissements » !

– Mouais… Enfin tu te débrouilles !

Comme d’hab’ , pensais-je.

– C’est près de Chelsea Park sur la 10th avenue, tu verras un barbier appelé « The barber shop », tu y rentres et tu y seras ! Et n’oublies pas « Les rendez-vous c’est pour les cols blancs ! »

A cet instant précis, l’idée que ce gars avait un sérieux problème cérébral m’a traversé l’esprit…

Une ville d’enfer – 2

Devant « The Barber Shop », New York

1h

 « The Barber Shop » avait une façade pas vraiment avenante : une peinture qui se craquelait, un carré de vitres cassées… Je me demandais même si la Fouine ne m’avait pas envoyé dans un traquenard. Je décidais d’entrer et me retrouvais nez à nez avec un homme grand, blanc comme neige et sans cheveux qui me fixait avec des yeux livides.

– Vous avez rendez-vous ? Me demanda-t-il.

Et là, les paroles de la Fouine se sont imposées d’elles-mêmes. La Fouine n’était pas si bête que ça.

– Les rendez-vous c’est pour les cols blancs !

– Je vous en prie, me dit-il en ouvrant une porte derrière le comptoir.

Je descendis un long escalier un peu bancal. Je voyais au fond une lumière blanche et j’entendais du charleston de plus en plus fort.

Enfin, j’arrivais au milieu d’une salle décorée comme un vieil opéra avec une scène où évoluait une créature irréelle, des hommes relativement bien habillés, des femmes légèrement vêtues et l’ensemble bougeait dans une cacophonie alliant musique et voix…

Je me dirigeais vers le bar situé sur la droite et m’assit sur un tabouret, en étant sûr qu’on n’allait pas me laisser seul bien longtemps.

– Je vous sers quoi ? me demanda le barman

– Un renseignement…

– On ne fait pas ça ici,me dit-il en regardant derrière mon épaule.

C’était prévisible qu’il me signale et ça me rendait service.Je n’allais pas perdre mon temps. Je sentis une main se poser sur mon épaule.

– Je peux vous aider commissaire ?

Je me retournais et vis un homme habillé d’une manière très classe, le cheveu gominé et un sourire ravageur.

– Monsieur Rildo, je suppose ?

– Je préfère Don Rildo, si vous permettez. Qu’est-ce que vous voulez, commissaire Black ?

– Je vois que les présentations sont faites. On a retrouvé une femme blonde d’environ 25 ans avec une robe rouge dans une ruelle, une balle dans la tête…

L’annonce le troubla, je sentis que même si c’était un mafioso qui tuait pour le plaisir, ce gars pouvait avoir un cœur. Un mafioso amoureux, c’était la meilleure !

– Venez dans mon bureau,commissaire ! Nous serons mieux pour discuter !

 Bureau de Don Rildo, New York

1h15

Don Rildo s’assit devant son bureau qui était relativement simple et austère comparé au style de la salle dans laquelle je me trouvais à l’instant.

Il s’adressa à son « cerbère » personnel :

– Tu vas me chercher Diego et Anna, immédiatement !

Puis il me regarda droit dans les yeux.

– Je vous écoute, ça s’est passé comment ?

– On l’a retrouvée dans une ruelle, une balle dans la tête et pour le moment j’enquête.

– Ecoutez, je n’ai pas l’habitude de me laisser balader par la police. Nous savons tous les deux que je ne suis pas responsable de ça…La femme que vous avez trouvé s’appelait Lola, c’était ma protégée… Personne n’aurait dû la toucher. Et elle n’aurait suivi personne sans mon avis ! Elle était maligne, la petite…

Don Rildo avait un air abattu et son regard était vide. ça me gavait. Si les mafiosos devenaient sentimentaux, on ne s’en sortirait pas. Je lui répondis du tac au tac.

– Et pourquoi vous n’auriez rien avoir là-dedans ? Elle a rencontré quelqu’un et voulait vous quitter, c’est ça ? Vous n’avez pas supporté et donc vous lui avez mis une balle dans la tête tout simplement ?…

Son poing tapa sur la table et son expression changea complètement.

– Je vous préviens, commissaire, ne m’insultez pas ! Je vous accepte dans mon établissement mais je pourrais me débarrasser de vous si je le voulais ! Tout ce que je veux c’est trouer l’enfoiré qui a fait ça !

Le mafioso montrait enfin son vrai visage, celui d’un mec prêt à tout et surtout à tuer. Malgré tout, il ne m’aurait pas joué une telle comédie pour cacher son meurtre. Ce n’était pas lui, malheureusement…

– Avant de trouer qui que ce soit je voudrais savoir, elle avait de la famille, votre protégée ?Des amis ?

– Diego était son frère. Il a débarqué y’a 2 jours, en me disant que Lola était sa sœur et qu’il avait besoin de boulot. Je l’ai mis aux cuisines… pour Lola. Anna, c’était sa choriste, elle a fait le show ce soir : Lola se sentait pas bien. Je les ai fait demander, ils devraient plus tarder.

En effet, un homme blond mince et grand entra dans la pièce suivit de la jolie brune que j’avais vue sur la scène.

– Diego assied-toi, on a un truc à te dire,enchaîna Rildo.

Le Diego avait l’air imperturbable.Il s’assit sur une chaise qui était placée sur le côté.

– Diego, ta sœur est morte. Elle a été tuée mais je te le promets, je vais retrouver l’enfoiré qui a fait ça et lui faire regretter.

On entendit, tout à coup, un cri.C’était Anna qui était tombée dans les pommes.

– Mettez-la dans sa loge, ordonna-t-il à son cerbère.

Une larme coula sur la joue du jeune Diego… Le gars ne s’énerva pas, il mit sa tête dans ses mains et se leva brusquement.

– Don, j’ai besoin de prendre l’air. Si tu me demandes, je suis dans la rue.

– Bien sûr Diego, va !

Je pense que j’en avais assez vu. Je voulais interroger Anna, une choriste, c’est une sorte de confidente. Elle saurait sûrement ce qui se passait dans la vie de la poupée.

Une ville d’enfer – 3

Loge d’Anna, New York

1h45

Afin que la choriste se remette un peu, j’étais allé passer un coup de téléphone au bleu pour lui faire part de mes récentes découvertes ,pour que celui-ci aille fouiner dans les dossiers, voir s’il pouvait trouver des informations sur la poupée. Il alla donc fouiner dans les archives du commissariat pour trouver l’Etat Civil de la Poupée.

J’entrais enfin dans la loge et vis la petite Anna assise sur une chaise en train de se ventiler à l’aide d’un éventail. La loge était plutôt minuscule il y avait des photos de stars de cinéma et tous les fauteuils étaient recouverts d’un velours rouge des plus criant :

– Mademoiselle Anna, je peux vous poser quelques questions ?

– Allez-y commissaire, j’ai rien à cacher ! Me rétorqua-t-elle.

– Avez-vous remarqué un comportement bizarre chez Lola ? Vous semblait-elle troublée ?

– Pour sûr, mon commissaire. Me répondit-elle avec un sourire aguicheur.

Elle n’avait pas un comportement bizarre, elle était bizarre. Tous les soirs, depuis un mois, elles recevait un bouquet de fleurs qui faisait la taille du miroir que vous voyez ! …. Avec une carte, qu’elle brûlait systématiquement avant que je puisse la lire.  J’avais beau lui demander de qui ça venait, elle me répondait que je devais m’occuper de mon business ! On était pas trop amies, vous voyez.

– Oui je vois ça ! Autre chose que vous auriez remarqué ?

– Oui mon commissaire… Elle était devenue exécrable ces derniers jours. Elle a même refusé de chanter ce soir, prétextant qu’elle devait se débarrasser d’une corvée. Evidemment, elle ne l’a pas dit à Don. Elle lui a dit qu’elle était malade ! C’était une grande comédienne quand elle voulait ! Pour sûr !

Je remerciais Anna pour son aide et quittais cet établissement avant que la patience de Don Rildo n’ait raison du flic que j’étais.

Mais qu’est-ce que la poupée avait à faire comme corvée ? Qui la harcelait comme ça ? Je décidais de rentrer au commissariat pour voir où en était le bleu. Cette histoire puait la vengeance à plein nez et y’avait jamais rien de bon qui sortait de ça.

Commissariat de Police, New York

2h15

Le bleu m’attendait à mon bureau, aussi impatient qu’un gosse de quatre ans devant un magasin de sucreries.

– Patron ! L’autopsie a bien montré qu’elle était morte par balle. Une balle dans la tête. Apparemment, selon l’angle, la victime était de dos et elle se dirigeait vers la rue.

– Le bleu, je suis sûr que tu as autre chose à me dire que des évidences ! Lui rétorquais-je.

Le bleu devint tout rouge et chercha fébrilement dans ses notes.

– Euh… Oui, bien sûr patron. Grâce au nom que vous m’avez donné j’ai pu retrouver son dossier et confirmer avec le médecin légiste que la victime était bien Lola Tempérance.

C’est pas vrai ! Le médecin légiste était encore debout ! Cette ville pourrissait vraiment de l’intérieur.

– Continue le bleu, je suis sûr que tu peux mieux faire ! Lui rétorquais-je sans m’énerver.

Il me regarda avec un air vide, son visage était inexpressive au possible et m’indiquait que le néant avait envahi son cerveau.

– Passe-moi le dossier, le bleu !

Il s’exécuta. J’avais entre mes mains la vie entière de Lola Tempérance : Jeune femme de 26 ans, blonde, 1m68, née à New York,….mariée à Diego Tempérance…

Putain ! L’enfoiré ! Il s’était bien foutu de ma gueule !

Une ville d’enfer – 4

« The Barber Shop », New York

3h

 Ça faisait maintenant vingt minutes que je tournais et me retournais dans ce bar. Pas une trace de Diego, le tueur de poupée. Le gars avait dû prendre la fuite ! Il en avait eu largement le temps !

Forcément, à force de tourner, ça avait attiré l’attention de la direction de l’établissement à savoir Don Rildo.

– Commissaire, je vous aime bien mais faut quand même pas pousser!

– Don Rildo ! Je vous aime pas et je vais pousser quand même ! Où est passé Diego, le cuistot ?

– Il a dû faire un tour pour prendre l’air, sûrement !

En voyant mon regard contrarié, celui-ci répliqua :

– Vous pensez qu’il aurait pu tuer sa sœur, commissaire ! C’est complètement invraisemblable !

– Sa sœur, non… Sa femme, oui…

Le mafioso devint rouge de colère et tapa violemment dans un mur.

– Lola était sa femme ! Ah l’enfoiré, je vais lui trouer la peau !

– Ça ferait pas bon genre pour les affaires et je devrais vous arrêter ! Lui répondis-je.

Je le veux vivant Rildo, compris ?! Il doit passer devant un tribunal !

Je le savais, je parlais à un mur. Il fallait que je trouve ledit enfoiré avant le Don, sinon adieu le procès et la prison. Je comprenais bien ses raisons mais j’étais flic et je me devais de faire respecter la loi. Je le sentais au plus profond de mes tripes comme un appel de justice. Je n’allais pas rendre cette ville encore plus pourrie qu’elle ne l’était.

New York

6h

 

Après avoir rameuté les troupes disponibles, nous avions fouillé pratiquement toute la ville. Pas une seule trace de Diego, le tueur…

Le gars s’en était sorti.Il avait tué sa femme. Elle devait l’avoir quitté et voulait sûrement vivre une autre vie que celle que ce pourri pouvait lui offrir. Mais ça n’était pas vraiment de son goût à lui.

La justice n’était pas belle à voir…

Commissariat de Police, New York

24  novembre 1920 – 7h

 

C’était encore une de ces matinées froides où tout peut arriver. Je fumais ma cigarette dehors devant le QG. Au loin on entendait les bruits de la ville : des sirènes, des bruits de voitures impatientes, des insultes… C’était une des matinées qui annonçait la routine.

Ça n’a pas loupé.

A peine ma clope terminée que Bob, mon bleu, arriva pour me tirer de ma réflexion :

– Patron, on a reçu un appel. On nous attend entre la 12eme et la 1ère. Ils ont trouvé un paquet.

Y’ a pas à dire, c’était vraiment une ville d’Enfer !